La vie de Mala

 

DSC_3274Je m’appelle Mala, et je suis née à Madras, il y a 28 ans. C’est là que j’ai grandi, dans le quartier de Chintadripet, où mes parents occupaient une hutte. Très souvent, comme nous manquions de place dans cette pièce unique, mes parents dormaient sur une natte dehors. Ma mère travaillait comme coolie sur les chantiers et mon père était conducteur d’autorickshaw. Nous étions quatre filles : j’avais une sœur aînée et après moi, mes parents eurent deux autres filles.

Ma sœur aînée n’est allée à l’école que jusqu’au troisième niveau. Moi j’ai étudié jusqu’en 8e, dans une école du gouvernement, mais j’ai dû arrêter, car la situation s’était dégradée : mon père était devenu alcoolique, quand il avait bu, il devenait très violent ou partait plusieurs jours de suite, nous abandonnant sans aucune ressource. Puis un jour, il ne revint plus. Le revenu que gagnait ma mère comme journalière ne suffisait plus. Aussi m’a-t-elle retirée de l’école pour que je l’aide. J’aurais aimé continuer l’école, j’aimais ça. J’aimais en particulier le sport, la musique, j’ai même eu plusieurs prix en course de vitesse. Je voulais entrer dans la police. Tout comme mes sœurs cadettes que ma mère a pu maintenir à l’école jusqu’en classe de dixième. Mais elles ont échoué à leur examen de fin de secondaire.

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Pendant six mois, je suis restée à la maison. Pendant que notre mère travaillait, je nettoyais la maison, j’allais chercher l’eau, je lavais le linge. Avec ma sœur aînée, nous nous répartissions les tâches. Un jour, par le bouche-à-oreille, j’ai appris qu’un emploi de vendeuse était vacant dans une boutique d’appareils électriques sur Mount Road. J’ai été engagée alors que je n’avais que 14 ans. J’aimais bien ce travail, car les autres vendeuses avaient à peu près le même âge que moi. Je gagnais 500 roupies par mois. Comme le magasin se trouvait dans le même quartier, je pouvais rentrer chez moi tous les midis pour déjeuner.

Malheureusement, à cause de la poussière et de la pollution, je suis devenue asthmatique, et chaque fois que j’avais une crise, ma mère m’incitait à démissionner pour chercher un travail ailleurs. Du coup, j’ai eu beaucoup d’emplois différents entre 14 et 21 ans. Heureusement, je savais m’adapter facilement.

 poissons de Chintadripet. Notre mariage a été célébré dignement, d’abord au temple, puis dans un Kalyana Mandapam, une salle de mariage où une grande réception réunit plusieurs centaines d’invités. Mon mari et moi sommes arrivés en parade dans une voiture, entourés de musiciens.

Régulièrement, ma mère était approchée par d’autres femmes afin qu’elle arrange mon mariage. Pour ma part, j’ai eu beaucoup de propositions que j’ai toutes refusées, car je voulais un mari qui accepte que je continue à aider ma mère après le mariage. Puis j’ai rencontré Sureshkumar. Il est venu chez moi avec sa famille et nous avons été enthousiasmés par la façon dont ils nous ont parlé, nous assurant qu’ils prendraient soin de moi et de ma mère.

Sureshkumar avait 23 ans, il travaillait comme coolie au marché. 

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Quelques jours après notre mariage, je venais habiter dans ma belle-famille. Pendant trois mois, mes beaux-parents, ma belle-sœur, mon beau-frère, Sureshkumar et moi partagions la même maison, après quoi Sureshkumar loua une maison rien que pour nous, dans le même quartier. Mais très vite, Sureshkumar changea de comportement. Il commença lui aussi à boire et à fumer de la ganja (cannabis). À la maison, je m’occupais des tâches ménagères, de la vaisselle, je me chargeai de la lessive, la nôtre et celle de ma belle-famille. Parfois, il y avait beaucoup trop de choses à faire et un jour ma belle-mère se plaignit à Sureshkumar qui commença à me frapper. Puis cela devint régulier, tout était prétexte à conflit et cela finissait chaque fois de la même façon, sans mots, seulement de la violence. Par exemple, pour célébrer notre mariage, la famille de Sureshkumar s’était endettée. Un jour, ils me demandèrent les bijoux que j’avais reçus en cadeau pour les gager et rembourser leurs dettes, ce que je refusai.

Lorsque je tombai enceinte, ma belle-famille ne me prêta plus attention. Normalement, ma belle-mère et ma mère auraient dû organiser une cérémonie spéciale, une cérémonie de maternité, fêtée en l’honneur de la maman et de son bébé à naître, le septième mois ou le neuvième mois de grossesse. À cette occasion, toutes les femmes invitées offrent des bracelets de verre, on dit que le tintement des bracelets les uns contre les autres berce le bébé. Pour moi, personne n’a rien organisé et j’ai accouché presque anonymement au Government Hospital for Children d’Egmore (le GOCH Hospital).

Ce fut d’autant plus difficile que le bébé se présentait à l’envers, les pieds en premier. Malgré les douleurs, j’entendais la dizaine de médecins et d’infirmières qui m’entouraient déclarer qu’une seule vie pourrait être sauvée. Par bonheur, je donnai naissance à une petite fille, Naveena. Elle était tellement fragile qu’elle fût placée immédiatement en couveuse. Nous restâmes cinq jours à l’hôpital, seules. Personne, pas même mon mari, ne vint nous voir. Les autres maris étaient présents et très attentifs à leur femme et à leur bébé, moi j’ai beaucoup pleuré. À ma sortie de la maternité, je suis retournée chez ma mère ou je restais pendant cinq mois. Mais mon mari et ma belle-mère insistaient pour que je rentre, me répétant que personne n’était là pour laver le linge ni préparer les repas. Sous la pression et les coups, je cédai à nouveau.

 premier anniversaire de Naveena qu’il convenait de célébrer dignement, comme tous les premiers anniversaires, nous empruntâmes 10 000 roupies à un ami. Après la cérémonie, nous revendîmes tous les bijoux et cadeaux reçus pour Naveena afin de rembo

Avant de partir, ma mère effectua un dernier rituel et offrit à Naveena un collier et des gulsus (bracelets de chevilles en argent).

La vie reprit son cours et à l’approche durser notre dette.

Mon mari travaillait, mais il ne me donnait que 100 Rs tous les soirs pour m’occuper de la maison, des repas, et en plus il fallait que je lui achète ses cigarettes et son thé, et chaque matin, ses tiffins, snacks, iddlis, dosas, etc. Avec l’argent qui me restait, j’achetai une bote de lait à 12 Rs pour le bébé. Je le faisais bouillir le matin et l’emportais avec moi chez ma mère, et sous les reproches de ma belle-mère, où je passais mes journées. Je rentrais le soir pour préparer le dîner.

Lorsque Naveena eût 20 mois, j’accouchais de mon second bébé, un garçon que nous avons appelé Naresh. Pour lui aussi, l’accouchement fut difficile et douloureux, car il avait une grosse tête. Je ne comprenais pas pourquoi cela se passait mal à nouveau alors que les autres femmes accouchaient sans difficulté. Après l’accouchement, j’ai fait l’opération du planning familial. Le gouvernement encourage les femmes à le faire après un ou deux enfants pour ne plus en avoir.

À partir de ce moment, la situation s’est encore plus dégradée. Après l’opération, j’étais trop faible pour m’occuper de la maison, les reproches pleuvaient et les privations aussi, ma belle-mère ne me donnait pas à manger. Heureusement, ma mère me rendit visite quotidiennement. Peu de temps après le premier anniversaire de Naresh, mon mari a arrêté de travailler au marché et s’est employé comme agent d’entretien dans un magasin. Il gagnait 150 Rs par jour, mais ne m’en donnait que 300 ou 400 par semaine pour subvenir aux besoins de la famille. À cette époque, il a commencé à entretenir une liaison avec une voisine. À cause de cela, il était irrégulier au travail et rentrait à n’importe quelle heure de la nuit. Un jour je l’ai vu dans la rue avec cette femme et nous avons commencé à nous battre, elle et moi.

Mon mari s’est interposé, m’a tiré par les cheveux jusque chez nous. Mon sari et ma blouse étaient déchirés… Voyant cela, des proches et des voisins tentèrent de me défendre et mon mari leur répondit simplement que je n’avais qu’à retourner chez ma mère. J’ai pris mes enfants avec moi et je suis allée me réfugier chez ma sœur qui habitait dans le quartier de Gandhinagar. Entre temps, j’avais eu à emprunter beaucoup d’argent pour nourrir Naveena et Naresh, j’ai tout remboursé petit à petit en gageant mes bijoux chez un « pawn broker ». Nous sommes restés un mois chez ma sœur, sans avoir de problèmes. J’avais inscrit Naveena à la crèche.

Un soir, très tard, il devait être presque minuit, mon mari arriva comme un furieux prétendant me ramener avec lui. Ma sœur, mon beau-frère et les voisins s’interposèrent, puis ce fût une bagarre générale qui se termina au poste de police. Les membres de ma famille ayant porté plainte. En plein commissariat, les deux familles s’affrontèrent et Suresh Kumar me frappa. Les policiers comprirent le comportement de Suresh Kumar et l’obligèrent à signer un papier mettant fin à notre vie maritale.

Je suis restée chez ma sœur pendant trois mois, après quoi j’ai aménagé une maison qui lui appartenait. J’ai commencé à travailler comme femme de ménage pour 1000 Rs par mois. Mes patrons me donnaient aussi les restes des repas que j’emportais avec moi. Je n’avais pas de loyer à payer, mais je dépannais ma sœur de temps en temps.

Un jour, une travailleuse sociale est venue me rendre visite. Elle me demanda pourquoi je ne payais pas régulièrement les 5 Rs par jour pour la crèche où Naveena était inscrite. Après lui avoir expliqué ma situation, je fus intégrée dans le programme d’accompagnement familial de l’organisation avec des dizaines d’autres femmes.

Plus tard, au cours d’une réunion, un travailleur social demanda si parmi nous, certaines étaient intéressées pour apprendre à conduire un autorickshaw. Je m’inscrivais dans le programme de formation et après quelques mois j’obtins mon permis de conduire. 

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Nettoyage d’un rickshaw

Maintenant, je gagne 300 Rs par jour et je m’occupe seule de mes enfants sans l’aide de personne. Ils sont tous les deux dans une bonne école, c’est moi qui les y amène et autorickshaw et vais les chercher. Suresh Kumar n’a pas cherché à nous revoir, on se débrouille très bien sans lui, à mes yeux il est mort. Je peux acheter de jolis vêtements à mes enfants et ils sont très impressionnés par mon travail. Alors ils sont très attentifs à l’école, pour me faire plaisir.

J’aime mon travail de conductrice, même si parfois j’ai de mauvais clients, la plupart du temps, des hommes saouls et grossiers. Un jour, un client m’a demandé de le conduire dans un bar puis de lui amener une fille. J’ai réussi à le chasser, mais j’ai eu très peur. Mais la plupart du temps, les gens sont contents de voir une femme conduire, surtout les autres femmes.

J’ai aménagé de toute façon mes horaires pour être la plus présente possible auprès de mes enfants. Tout ce que je fais aujourd’hui, c’est pour eux, car je veux qu’ils soient bien éduqués et qu’ils ne souffrent pas comme j’ai souffert.

 

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